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On est le 20 septembre 1999, et je fume dans
l’embrasure de la porte en regardant la pluie tomber avec une violence
curieusement apaisante. Il y a un an, j’achetais un berger des Pyrénées
dont je me séparais un mois plus tard, alors qu’il était parfaitement
domestiqué et que nous étions déjà attachés l’un à l’autre. Le chagrin
que j’ai éprouvé en me séparant de cette bête n’est plus aussi grand,
mais il m’en reste un vague sentiment d’échec et de tristesse, même si
mon allergie n’aurait pas diminué avec le temps, bien au contraire. Je
regarde la pluie dégouliner de la grande épinette blanche sous les
branches de laquelle, quand je m’accorde un moment de loisir, je
m’installe pour lire ou rêver. Cet arbre dont la taille a doublé depuis
que nous avons acheté la maison a survécu à la tordeuse de l’épinette,
je ne suis pas seul à y trouver refuge : il grouille de mésanges et de
bruants.
Si cette pluie m’apaise, c’est sans doute parce que ce matin mon avocat
m’a annoncé que la compagnie d’assurances a accepté un règlement à
l’amiable qui couvre les frais des dégâts causés par le verglas de
janvier 1998 et que je n’aurai pas par conséquent à me présenter demain
devant le juge. Vais-je enfin jouir de la disponibilité dont je rêvais
et qu’une succession d’évènements malheureux a compromise depuis le
début de 1998, c’est-à-dire depuis que j’ai pris ma retraite : le
verglas, puis la longue guérilla menée contre la compagnie d’assurances,
la mort de mon père et la liquidation de la succession ? Tout ce qui
menace cette disponibilité intérieure, je m’efforce à l’éviter, rompant
même avec ce qui risque de la ruiner, à commencer par ce qu’on appelle
le milieu littéraire. Cela ne m’a pas empêché de me laisser happer, plus
souvent qu’autrement par maintes diversions considérées comme utiles,
sinon nécessaires : une réparation à effectuer et qui tout à coup ne
souffre plus d’attendre, de l’ordre à mettre dans la remise ou dans mes
papiers.
Dans ce vide que j’essaie de faire autour de moi et en moi, que se
présentera-t-il, je voudrais bien en avoir un aperçu, même très vague.
On dirait que seule la vie matérielle m’impose des devoirs, dicte mon
ordre du jour, m’arrache au sentiment qu’une vanité totale me guette. Ce
qui m’a souvent sauvé, je ne le sens pas advenir : cette fuite hors de
soi, dans un monde de lieux et de personnages dont j’aimerais me croire
le simple chroniqueur. J’écoute la pluie clapoter dans la mare qui
s’étend et noie les racines arthritiques de l’épinette, et je n’entends
rien d’autre, pas le moindre appel, et quand des visages m’apparaissent,
ce sont ceux de mes proches – de mes proches disparus. Mon père, homme
sans musique, je le revois rongé par le souci qu’il se faisait pour ses
enfants, pour les victimes des guerres et des séismes, pour les malades
entassés dans les urgences. En classant des papiers qu’il avait
accumulés depuis tant d’années, j’ai retrouvé des notes laconiques,
purement factuelles, concernant la température, les deux ou trois
opérations qu’il avait subies et les prêts qu’il nous avait consentis, à
nous ses enfants, prêts devenus des dons peu de temps avant sa mort.
1er octobre ― Dans une notice nécrologique du Devoir d’hier,
j’apprends que Gilles Leclerc est mort. Ce n’était pas un ami intime. Et
il y a bien vingt ans que nous nous sommes vus. Mais c’est le premier
écrivain que j’ai rencontré et fréquenté. J’avais lu son Journal d’un
Inquisiteur grâce au libraire Henri Tranquille, et j’en avais cité
des extraits dans le bulletin clandestin que j’imprimais sur la
ronéotype de la troupe scoute. Liberté étudiante n’était diffusée que
dans la cour de récréation du collège des Eudistes, parmi les rares
lecteurs qui ne tremblaient pas à l’idée d’être pris en flagrant délit
de lecture impie. J’en étais venu à cette extrémité après que Gil Courtemanche, rédacteur en chef du journal du collège, eut refusé mon
plaidoyer en faveur des Insolences du Frère Untel sous prétexte qu’il
risquait de déplaire au bon Père qui en était le contrôleur moral. Dans
un style direct et d’inspiration bernanosienne, le Frère Untel
reprenait, délibérément ou non, l’essentiel de la charge d’un Leclerc
plus proche, lui, de Bloy par la véhémence du ton et la complexité du
style. Quelle surabondance lexicale ! J’ouvrais le dictionnaire vingt
fois avant de pouvoir tourner la page. Mais je savourais chaque coup
porté à la collusion politico-cléricale qui maintenait encore les
Canadiens français, comme on disait alors, dans un état d’ hébétude
proche de la catatonie. Le Frère Untel et l’Inquisiteur s’entendaient
bien sur la grande misère spirituelle engendrée par l’absence de liberté
chez les vaincus que nous étions à maints égards. J’avais donc fait
l’éloge de ces deux contempteurs de l’âme collective dans les quelques
pages de ce bulletin auquel collaboraient deux camarades qui, sans
partager tous mes partis pris, avaient envie de tenter l’aventure de la
libre pensée tout en demeurant clandestins. Elle prit fin, cette
aventure, un matin de fin octobre, lorsque le Père supérieur fit son
entrée dans la classe de Belles-lettres pour dénoncer les rédacteurs de
cette prétendue Liberté étudiante contre qui il avait le pénible devoir
de sévir pour le bien-être moral de la communauté. L’air sombre,
Tire-la-patte – ainsi que nous l’avions surnommé parce qu’il semblait
traîner le pied droit comme un boulet-, demanda à Cyrano de Bergerac
d’avoir le courage de se lever et de le suivre. Persuadé que j’étais
démasqué (j’avais en effet été dénoncé par un camarade, membre de la
Légion de Marie, qui devait s ’en repentir peu après), je me levai et le
suivis jusqu’à son bureau où le soleil d’octobre répandait une lumière
mielleuse qui invitait aux grands départs. Après l’avoir entendu
m’expliquer que la pomme pourrie finit par gâter les autres, en
conséquence de quoi mes camarades et moi devions quitter l’enceinte du
collège le jour même, pour ne plus y remettre les pieds, je lui demandai
comment on avait démasqué Cyrano, mais il hocha la tête, refusant de
m’en dire davantage. J’eus beau tenter d’assumer l’entière
responsabilité de toute l’affaire, il nous mettait, mes deux camarades
et moi, dans le même sac. Il ne nous restait plus qu’à ramasser nos
effets personnels et à quitter les lieux, avec la vague promesse qu’on
ne nous bloquerait pas l’accès aux institutions où nous nous
présenterions. En fait, les Eudistes firent exactement le contraire,
comme on pouvait le craindre, et seul mon ami Alain Bellemare pu
terminer son bac dans un collège privé. Une dizaine d’années plus tard,
entrant dans une banque, je revis l’autre larron derrière un guichet. Sa
famille l’avait contraint à aller travailler, et il s’était retrouvé là,
sans autre perspective. Quant à moi, dès que j’eus récupéré mes livres,
j’en fis dans la cour un feu de joie que le troupeau de mes anciens
camarades contempla de loin, en ricanant au nez des bons Pères qui les
surveillaient . Je me souviens que, revenant à la maison, j’éprouvais
une grande exaltation à la pensée d’échapper aux contraintes du collège
et une non moins grande peur à celle d’avoir à affronter mes parents. Ma
mère vit dans mon expulsion la preuve que mes lectures et mon esprit
critique étaient condamnables, comme elle l’avait toujours prétendu. Ce
fut elle qui apprit la nouvelle à mon père quand il rentra de l’école ce
midi-là. Il secoua la tête, en disant qu’il m’avait bien prévenu que je
courais des risques en publiant ce journal-là, mais ce qui le vexait
plus que mon expulsion et la fin du rêve qu’il avait de me voir un jour
devenir le notaire qu’il n’avait pu être, c’était que les autorités
n’aient pas eu la politesse d’en discuter avec lui. Le soir même, ayant
réfléchi à tête reposée, il me dit que je pourrais continuer à vivre à
la maison, comme si j’avais poursuivi mes études au collège, mais qu’il
me fallait faire bon usage de cette liberté que ma mère, de son côté,
allait tout faire pour contrarier, surgissant dans ma chambre dès
qu’elle m’entendait taper sur le clavier de la machine à écrire pour
m’envoyer de toute urgence acheter des pommes de terre ou je ne sais
quoi, si bien qu’après quelques mois d’une épuisante guérilla j’ai
consenti à gagner ma croûte pour lui verser une pension. Et j’avais
accepté de travailler comme homme à tout faire dans une boulangerie de
l’Est qui appartenait à un oncle de mon ami Bellemare. Mais entre-temps
j’avais écrit à Gilles Leclerc, qui habitait rue Chabot, à cinq minutes
de chez nous. Il avait beau avoir publié à compte d’auteur et faire
figure d’outsider, il représentait à mes yeux de tout jeune homme –
j’avais dix-huit ans - un modèle possible, une voix dans le désert du
petit milieu où je me débattais comme un diable dans l’eau bénite. Et de
ma première rencontre je garde le souvenir très précis d’un homme au
visage d’oiseau de proie et à la silhouette sportive – il était
d’ailleurs rédacteur au service des sports de Radio-Canada - qui m’avait
reçu avec une cordialité bourrue dans la cuisine où il fumait cigarette
après cigarette tout en consommant une quantité explosive de café. Sa
conversation, nerveuse comme lui, truffée de citations de Bloy, de
Koestler, de Camus et de Malaparte, ne me laissait aucun répit, et je
l’avais quitté à la fois épuisé par l’effort qu’il m’avait fallu fournir
pour n’en rien perdre et stimulé par les pistes de lecture qu’elle me
proposait. Je m’étais rendu compte , à l’écouter, que ma culture
philosophique était nulle, et je m’étais inscrit aux cours du soir du Gésu où je somnolais en écoutant le discours laborieux d’un spécialiste
d’Aristote. Tous les après-midi, je me rendais à la bibliothèque
Saint-Zotique, devenue des années plus tard la Maison de la culture de
la petite patrie, où je passais des heures dans des ouvrages qui
m’étaient d’un profit assez mince, compte tenu de mon manque de
formation et de mon absence d’intérêt pour la pensée systématique. Il
m’aurait fallu croiser un Cioran pour être séduit, mais certains livres
de Nietzsche – Ecce Homo et La Généalogie de la morale -
que Leclerc m’avait prêtés – me furent d’un grand profit, sur le plan de
la pensée autant que sur celui du style. Je préférais tout de même le
Tropique du Cancer de Miller, les Pompes funèbres de Genet et
Le Voyage au bout de la nuit de Céline, l’œuvre qui m’avait le
plus profondément bouleversé depuis ma découverte de Dostoïevski et de
Kafka. Leclerc me taquinait un peu quand je lui parlais de Sartre à qui,
manifestement, il préférait Camus. De l’automne de 1960 jusqu’en 1962,
moment où il quitta Montréal pour entrer au tout nouvel Office de la
langue française, je ne sais combien de fois nous nous sommes vu, une ou
deux fois par semaine. Quand a paru mon premier recueil de poèmes,
Leclerc m’a acheté une bonne trentaine d’exemplaires pour m’aider à me
renflouer, mon éditeur Gilbert Langevin ayant disparu de la circulation
en me laissant acquitter la facture de l’imprimeur. Comme j’allais
rarement à Québec et que lui venait tout aussi rarement à Montréal, nos
rapports se sont espacés jusqu’à ne plus rien signifier, sans que j’en
éprouve autre chose que cette nostalgie paradoxalement associée aux
moments d’incertitude de notre existence. Le pari qu’il faisait d’un
salut possible, pari désespéré jusqu’à la crispation, m’avait d’abord
touché, puis paru sans issue sans doute parce que j’étais déjà,
obscurément, en train de surmonter en moi tout idéalisme et à assumer,
après des détours qui n’étaient que des atermoiements, ce que Nizon
appelle la totale étrangeté de la vie, l’absence de transparence,
l’obscurité ou, si on préfère un langage plus sec, l’absence de sens.
J’ignore si Gilles Leclerc était demeuré fidèle au rôle d’inquisiteur
qu’il se plaisait à jouer, non sans ironie, ou s’il avait comme tant
d’autres de sa génération et la mienne jeté l’éponge, comme on dit, mais
je suis porté à croire qu’il n’avait pas consenti à l’étouffante
évidence de l’échec humain.
Son rire sarcastique, il me semble l’entendre encore, plus fort que
cette pluie qui n’arrive pas à délaver le souvenir que j’en garde.
Fini de copier le 8 juin 2004
ANDRÉ MAJOR
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