Extrait du Journal d’André Major, « Une voix pleine d’échos »,
paru dans le revue « Les Écrits », septembre 2004, numéro spécial
50e anniversaire (1954-2004) de cette revue littéraire.


On est le 20 septembre 1999, et je fume dans l’embrasure de la porte en regardant la pluie tomber avec une violence curieusement apaisante. Il y a un an, j’achetais un berger des Pyrénées dont je me séparais un mois plus tard, alors qu’il était parfaitement domestiqué et que nous étions déjà attachés l’un à l’autre. Le chagrin que j’ai éprouvé en me séparant de cette bête n’est plus aussi grand, mais il m’en reste un vague sentiment d’échec et de tristesse, même si mon allergie n’aurait pas diminué avec le temps, bien au contraire. Je regarde la pluie dégouliner de la grande épinette blanche sous les branches de laquelle, quand je m’accorde un moment de loisir, je m’installe pour lire ou rêver. Cet arbre dont la taille a doublé depuis que nous avons acheté la maison a survécu à la tordeuse de l’épinette, je ne suis pas seul à y trouver refuge : il grouille de mésanges et de bruants.

Si cette pluie m’apaise, c’est sans doute parce que ce matin mon avocat m’a annoncé que la compagnie d’assurances a accepté un règlement à l’amiable qui couvre les frais des dégâts causés par le verglas de janvier 1998 et que je n’aurai pas par conséquent à me présenter demain devant le juge. Vais-je enfin jouir de la disponibilité dont je rêvais et qu’une succession d’évènements malheureux a compromise depuis le début de 1998, c’est-à-dire depuis que j’ai pris ma retraite : le verglas, puis la longue guérilla menée contre la compagnie d’assurances, la mort de mon père et la liquidation de la succession ? Tout ce qui menace cette disponibilité intérieure, je m’efforce à l’éviter, rompant même avec ce qui risque de la ruiner, à commencer par ce qu’on appelle le milieu littéraire. Cela ne m’a pas empêché de me laisser happer, plus souvent qu’autrement par maintes diversions considérées comme utiles, sinon nécessaires : une réparation à effectuer et qui tout à coup ne souffre plus d’attendre, de l’ordre à mettre dans la remise ou dans mes papiers.

Dans ce vide que j’essaie de faire autour de moi et en moi, que se présentera-t-il, je voudrais bien en avoir un aperçu, même très vague. On dirait que seule la vie matérielle m’impose des devoirs, dicte mon ordre du jour, m’arrache au sentiment qu’une vanité totale me guette. Ce qui m’a souvent sauvé, je ne le sens pas advenir : cette fuite hors de soi, dans un monde de lieux et de personnages dont j’aimerais me croire le simple chroniqueur. J’écoute la pluie clapoter dans la mare qui s’étend et noie les racines arthritiques de l’épinette, et je n’entends rien d’autre, pas le moindre appel, et quand des visages m’apparaissent, ce sont ceux de mes proches – de mes proches disparus. Mon père, homme sans musique, je le revois rongé par le souci qu’il se faisait pour ses enfants, pour les victimes des guerres et des séismes, pour les malades entassés dans les urgences. En classant des papiers qu’il avait accumulés depuis tant d’années, j’ai retrouvé des notes laconiques, purement factuelles, concernant la température, les deux ou trois opérations qu’il avait subies et les prêts qu’il nous avait consentis, à nous ses enfants, prêts devenus des dons peu de temps avant sa mort.

1er octobre ― Dans une notice nécrologique du Devoir d’hier, j’apprends que Gilles Leclerc est mort. Ce n’était pas un ami intime. Et il y a bien vingt ans que nous nous sommes vus. Mais c’est le premier écrivain que j’ai rencontré et fréquenté. J’avais lu son Journal d’un Inquisiteur grâce au libraire Henri Tranquille, et j’en avais cité des extraits dans le bulletin clandestin que j’imprimais sur la ronéotype de la troupe scoute. Liberté étudiante n’était diffusée que dans la cour de récréation du collège des Eudistes, parmi les rares lecteurs qui ne tremblaient pas à l’idée d’être pris en flagrant délit de lecture impie. J’en étais venu à cette extrémité après que Gil Courtemanche, rédacteur en chef du journal du collège, eut refusé mon plaidoyer en faveur des Insolences du Frère Untel sous prétexte qu’il risquait de déplaire au bon Père qui en était le contrôleur moral. Dans un style direct et d’inspiration bernanosienne, le Frère Untel reprenait, délibérément ou non, l’essentiel de la charge d’un Leclerc plus proche, lui, de Bloy par la véhémence du ton et la complexité du style. Quelle surabondance lexicale ! J’ouvrais le dictionnaire vingt fois avant de pouvoir tourner la page. Mais je savourais chaque coup porté à la collusion politico-cléricale qui maintenait encore les Canadiens français, comme on disait alors, dans un état d’ hébétude proche de la catatonie. Le Frère Untel et l’Inquisiteur s’entendaient bien sur la grande misère spirituelle engendrée par l’absence de liberté chez les vaincus que nous étions à maints égards. J’avais donc fait l’éloge de ces deux contempteurs de l’âme collective dans les quelques pages de ce bulletin auquel collaboraient deux camarades qui, sans partager tous mes partis pris, avaient envie de tenter l’aventure de la libre pensée tout en demeurant clandestins. Elle prit fin, cette aventure, un matin de fin octobre, lorsque le Père supérieur fit son entrée dans la classe de Belles-lettres pour dénoncer les rédacteurs de cette prétendue Liberté étudiante contre qui il avait le pénible devoir de sévir pour le bien-être moral de la communauté. L’air sombre, Tire-la-patte – ainsi que nous l’avions surnommé parce qu’il semblait traîner le pied droit comme un boulet-, demanda à Cyrano de Bergerac d’avoir le courage de se lever et de le suivre. Persuadé que j’étais démasqué (j’avais en effet été dénoncé par un camarade, membre de la Légion de Marie, qui devait s ’en repentir peu après), je me levai et le suivis jusqu’à son bureau où le soleil d’octobre répandait une lumière mielleuse qui invitait aux grands départs. Après l’avoir entendu m’expliquer que la pomme pourrie finit par gâter les autres, en conséquence de quoi mes camarades et moi devions quitter l’enceinte du collège le jour même, pour ne plus y remettre les pieds, je lui demandai comment on avait démasqué Cyrano, mais il hocha la tête, refusant de m’en dire davantage. J’eus beau tenter d’assumer l’entière responsabilité de toute l’affaire, il nous mettait, mes deux camarades et moi, dans le même sac. Il ne nous restait plus qu’à ramasser nos effets personnels et à quitter les lieux, avec la vague promesse qu’on ne nous bloquerait pas l’accès aux institutions où nous nous présenterions. En fait, les Eudistes firent exactement le contraire, comme on pouvait le craindre, et seul mon ami Alain Bellemare pu terminer son bac dans un collège privé. Une dizaine d’années plus tard, entrant dans une banque, je revis l’autre larron derrière un guichet. Sa famille l’avait contraint à aller travailler, et il s’était retrouvé là, sans autre perspective. Quant à moi, dès que j’eus récupéré mes livres, j’en fis dans la cour un feu de joie que le troupeau de mes anciens camarades contempla de loin, en ricanant au nez des bons Pères qui les surveillaient . Je me souviens que, revenant à la maison, j’éprouvais une grande exaltation à la pensée d’échapper aux contraintes du collège et une non moins grande peur à celle d’avoir à affronter mes parents. Ma mère vit dans mon expulsion la preuve que mes lectures et mon esprit critique étaient condamnables, comme elle l’avait toujours prétendu. Ce fut elle qui apprit la nouvelle à mon père quand il rentra de l’école ce midi-là. Il secoua la tête, en disant qu’il m’avait bien prévenu que je courais des risques en publiant ce journal-là, mais ce qui le vexait plus que mon expulsion et la fin du rêve qu’il avait de me voir un jour devenir le notaire qu’il n’avait pu être, c’était que les autorités n’aient pas eu la politesse d’en discuter avec lui. Le soir même, ayant réfléchi à tête reposée, il me dit que je pourrais continuer à vivre à la maison, comme si j’avais poursuivi mes études au collège, mais qu’il me fallait faire bon usage de cette liberté que ma mère, de son côté, allait tout faire pour contrarier, surgissant dans ma chambre dès qu’elle m’entendait taper sur le clavier de la machine à écrire pour m’envoyer de toute urgence acheter des pommes de terre ou je ne sais quoi, si bien qu’après quelques mois d’une épuisante guérilla j’ai consenti à gagner ma croûte pour lui verser une pension. Et j’avais accepté de travailler comme homme à tout faire dans une boulangerie de l’Est qui appartenait à un oncle de mon ami Bellemare. Mais entre-temps j’avais écrit à Gilles Leclerc, qui habitait rue Chabot, à cinq minutes de chez nous. Il avait beau avoir publié à compte d’auteur et faire figure d’outsider, il représentait à mes yeux de tout jeune homme – j’avais dix-huit ans - un modèle possible, une voix dans le désert du petit milieu où je me débattais comme un diable dans l’eau bénite. Et de ma première rencontre je garde le souvenir très précis d’un homme au visage d’oiseau de proie et à la silhouette sportive – il était d’ailleurs rédacteur au service des sports de Radio-Canada - qui m’avait reçu avec une cordialité bourrue dans la cuisine où il fumait cigarette après cigarette tout en consommant une quantité explosive de café. Sa conversation, nerveuse comme lui, truffée de citations de Bloy, de Koestler, de Camus et de Malaparte, ne me laissait aucun répit, et je l’avais quitté à la fois épuisé par l’effort qu’il m’avait fallu fournir pour n’en rien perdre et stimulé par les pistes de lecture qu’elle me proposait. Je m’étais rendu compte , à l’écouter, que ma culture philosophique était nulle, et je m’étais inscrit aux cours du soir du Gésu où je somnolais en écoutant le discours laborieux d’un spécialiste d’Aristote. Tous les après-midi, je me rendais à la bibliothèque Saint-Zotique, devenue des années plus tard la Maison de la culture de la petite patrie, où je passais des heures dans des ouvrages qui m’étaient d’un profit assez mince, compte tenu de mon manque de formation et de mon absence d’intérêt pour la pensée systématique. Il m’aurait fallu croiser un Cioran pour être séduit, mais certains livres de Nietzsche – Ecce Homo et La Généalogie de la morale - que Leclerc m’avait prêtés – me furent d’un grand profit, sur le plan de la pensée autant que sur celui du style. Je préférais tout de même le Tropique du Cancer de Miller, les Pompes funèbres de Genet et Le Voyage au bout de la nuit de Céline, l’œuvre qui m’avait le plus profondément bouleversé depuis ma découverte de Dostoïevski et de Kafka. Leclerc me taquinait un peu quand je lui parlais de Sartre à qui, manifestement, il préférait Camus. De l’automne de 1960 jusqu’en 1962, moment où il quitta Montréal pour entrer au tout nouvel Office de la langue française, je ne sais combien de fois nous nous sommes vu, une ou deux fois par semaine. Quand a paru mon premier recueil de poèmes, Leclerc m’a acheté une bonne trentaine d’exemplaires pour m’aider à me renflouer, mon éditeur Gilbert Langevin ayant disparu de la circulation en me laissant acquitter la facture de l’imprimeur. Comme j’allais rarement à Québec et que lui venait tout aussi rarement à Montréal, nos rapports se sont espacés jusqu’à ne plus rien signifier, sans que j’en éprouve autre chose que cette nostalgie paradoxalement associée aux moments d’incertitude de notre existence. Le pari qu’il faisait d’un salut possible, pari désespéré jusqu’à la crispation, m’avait d’abord touché, puis paru sans issue sans doute parce que j’étais déjà, obscurément, en train de surmonter en moi tout idéalisme et à assumer, après des détours qui n’étaient que des atermoiements, ce que Nizon appelle la totale étrangeté de la vie, l’absence de transparence, l’obscurité ou, si on préfère un langage plus sec, l’absence de sens. J’ignore si Gilles Leclerc était demeuré fidèle au rôle d’inquisiteur qu’il se plaisait à jouer, non sans ironie, ou s’il avait comme tant d’autres de sa génération et la mienne jeté l’éponge, comme on dit, mais je suis porté à croire qu’il n’avait pas consenti à l’étouffante évidence de l’échec humain.

Son rire sarcastique, il me semble l’entendre encore, plus fort que cette pluie qui n’arrive pas à délaver le souvenir que j’en garde.

Fini de copier le 8 juin 2004



ANDRÉ MAJOR